Intermède baveux

Le jeune et fougueux escargot qui sommeille en moi ne manque jamais de s’ébrouer de temps en temps. Ce ne sont alors sur mes traits bouleversés par l’irruption de l’animalité que l’expression d’une indomptable envie de chou. Or s’il est un légume (je crois que le chou est un légume) dont l’absence est un constat sans appel en mon charmant logis, c’est bien le chou.

Le problème, quand on est habité par l’escargot, c’est que le magasin le plus proche vous parait si loin que ce n’est vraiment pas la peine de tenter l’expédition. Sans compter que ramper dans la rue vous expose aux quolibets. La plupart des êtres humains sont plus volontiers habités par des loups cruels ou des perroquets railleurs qui ne manquent jamais une occasion de se gausser des faibles gastéropodes.

Amère position ! Il n’était rien à faire que se préparer une omelette baveuse et la manger tristement. Trois jours plus tard, l’escargot sortit de moi comme il était entré. Sans prévenir. Je terminai l’omelette en deux bouchées. Par la fenêtre, le ciel de Brest accumulait des nuances de gris. Hélas ! me rendis-je compte en défaisant mon paquetage (je revenais encore d’un périple au bout du monde lorsque l’escargot me prit), hélas, j’avais oublié d’y glisser ce volume de Louis Barjon, Le marin, dont j’escomptais publier la critique ici-même en ce jour.

Pas de livre. Pas de critique, donc.

A la place, je suis allé voir la mer. Tout va bien. L’océan clapote. Les petits poissons et les monstres marins s’amusent dans les profondeurs. Retour chez moi, j’ai regardé Zorro à la télévision. Bof. Cela me rappelle un poème écrit autrefois :

Resserrant contre lui le plaid qui l’emmitoufle
Zorro baille et se sent tout d’un coup flagada ;
Niché dans un fauteuil, il songe à Mathilda ;
Au bout de son orteil balance une pantoufle.

Zorro baille et se sent tout d’un coup flagada,
La pendule a sonné, la chandelle s’essouffle ;
Au bout de son orteil balance une pantoufle
Et Zorro s’assoupit, susurrant « querida ».

La pendule a sonné, la chandelle s’essouffle,
La nuit comme un drap sombre emplit la véranda
Et Zorro s’assoupit, susurrant « querida ».
Au sol gît la capa qu’un pistolet boursoufle.

La nuit comme un drap sombre emplit la véranda.
Dors, Zorro, dors : demain tu chasses le maroufle.
Au sol gît la capa qu’un pistolet boursoufle
Avec une rapière en guise de barda.

Dors, Zorro, dors : demain tu chasses le maroufle.
Ton cheval court très vite en faisant tagada ;
Avec une rapière en guise de barda
Ton bras ne peut faillir, ta vigueur époustoufle !

Ton cheval court très vite en faisant tagada,
Il file comme un trait, il passe comme un souffle.
Ton bras ne peut faillir, ta vigueur époustoufle,
A toi seul tu es brave autant qu’une armada.

Il file comme un trait, il passe comme un souffle
Sans qu’il y ait besoin que l’on dise « hue dada » ;
A toi seul tu es brave autant qu’une armada :
Sauve les malheureux qui sont dans la mistoufle !

Je ne saurais dire, à présent, d’où me vint cet impérieux besoin de rimes en « ouffle » et en « da », qu’un poème sur Zorro seul pouvait satisfaire. Je sais seulement que je composais cela la veille de Noël et qu’on allait m’offrir une paire de chaussettes et des jolis bouquins. Tels sont les mystères de la création. Ouais mon pote.

 

La semaine prochaine : Le marin, par Louis Barjon, dans la collection « Nos beaux métiers par les textes », X. Mappus éditeur, Le Puy.

Ce contenu a été publié dans Critiques littéraires. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *