Le rire de Bergson – préambule

Au commencement, Dieu créa le ciel et la Terre, qu’il peupla de dinosaures. Quelque temps plus tard, je naquis dans une petite commune du Nord-Finistère. Il est important de bien situer les choses. Ma mère et mon père utilisaient Le rire, de Bergson, comme somnifère. Toute mon enfance, à table, mon père expliqua que, la veille au soir, il en avait lu toute une demi-page avant de piquer du nez et de sombrer dans le sommeil. Quelquefois, ajoutait-il, il en lisait une page à ma mère à voix haute afin qu’elle s’endorme.

Ça les faisait rire.

L’observation scientifique des parents par leurs enfants détermine en grande part les futures occupations des charmants bambins. Je ne serais probablement pas devenu cet éminent philosophe si je n’avais eu sous les yeux l’exemple frappant d’une étrange logique, dont – je le soupçonnais déjà – le comportement de l’humanité toute entière était l’illustration, pour qui savait décrypter ce genre de trucs.

Je fus donc anthropologue, philosophe, ethnologue, météorologue, et docte en bien d’autres matières, comme la philatélie par exemple. Les sujets d’étude ne manquaient pas pour un jeune homme épris de connaissance. Mes travaux sur la vie quotidienne à Brest en saison des pluies m’ont acquis une juste célébrité. Lors d’un colloque à la médiathèque municipale des Quatre Moulins, je révélais au public médusé l’existence d’un jour de beau temps dans le bas de la rue Anatole France, entre les numéros 12 et 49. En 1957.

La semaine passée, hantant les couloirs du manoir familial, je tombais brutalement sur Le rire, de Bergson, posé sur une table comme à mon attention, sans doute parce que j’avais dit à mon père que j’aimerais bien lire ce bouquin, après tout ce temps.

Diable, fis-je, n’est-il pas venu, le moment d’éclaircir les choses ? Lisons ce bouquin, on verra bien. Je pris ce bouquin, et me promis de le lire.

Je ne sais pas si vous avez déjà cassé des briques sur un ordinateur au moyen d’une petite balle rebondissante, mais c’est le genre de jeu vidéo dans lequel on progresse par paliers. J’ai senti dès lundi que je serais capable de dépasser le niveau 28 dans la semaine, à condition bien entendu d’y consacrer suffisamment d’art et d’énergie. Mercredi soir, c’était chose faite, et je suis heureux de dire que les niveaux 29 et 30 n’ont ensuite pas résisté bien longtemps.

A l’heure où je tape ces mots, je suis un homme heureux.

La semaine prochaine : Le rire, de Bergson.

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