Le rire de Bergson – un truc d’escargot

Est-il possible que nous soyons vendredi soir et que je n’aie pas encore lu Le rire de Bergson ? J’ai de la peine à le croire. Mais la distraction, commune aux grands esprits, ne m’a jamais épargné. Toutefois, la nature a voulu que je fusse plein d’à-propos, et ce n’est pas un mauvais coup du sort qui va m’empêcher de raconter ce qui me vient à l’esprit : remplaçons la critique du Rire par un truc.

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Chez les Dupont, on était escargot de père en fils. Depuis Balthazar Dupont, qui avait, sous Louis XIV, brouté des choux dans le potager de Versailles, on éprouvait une fierté bien légitime à se sentir gastéropode. Un jour, le jeune Victor, six mois, dit à ses parents qu’il avait envie de devenir tyrannosaure quand il serait grand.

 – Qu’est-ce que tu nous chantes-là ?

 – Tyrannosaure. Il s’agit d’une espèce de dinosaure très féroce, d’au moins 10 mètres de haut, qui vivait il y a 70 millions d’années.

 – Est-ce que le tyrannosaure mangeait des choux ?

 – Il mangeait d’autres dinosaures. Surtout des herbivores. En ce qui me concerne, compte tenu de l’époque où nous sommes, je me contenterai des mignons petits lapins qui courent dans la campagne ou des clients des restaurants végétariens que j’attendrai aux coins des rues, tapi dans l’obscurité.

 – Pas question.

 – Comment ? Mais…

 – Il n’est pas question qu’un Dupont soit autre chose qu’un escargot ! File dans ta chambre !

Cette scène se déroulait la semaine dernière. A l’heure actuelle, Victor Dupont est toujours en train de filer vers sa chambre, située sous une racine au bord d’un talus, à trois cent mètres du lieu de la dispute, et qu’il devrait atteindre à l’âge adulte. C’est un avantage qu’ont les escargots sur les êtres humains. Je ne sais pas si les clients des restaurants végétariens mesurent bien le danger auquel ils viennent d’échapper. Je connais un cas d’escargot qui, n’ayant pas obéi à son père, est devenu tigre du Bengale au lieu de filer dans sa chambre. Je vous raconterai un jour cette histoire, sous le titre d’Epouvante à Plouhinec. Du reste, la population entière de Plouhinec fut dévorée à cette occasion et vous en avez sûrement entendu parler dans les journaux. La plupart des escargots, par bonheur, sont de braves petits gastéropodes, qui n’envisagent l’existence pas autrement qu’en bavant d’extase sur une feuille de laitue. Il n’est vraiment pas exclu que vous ayez perdu votre temps en lisant jusqu’au bout la rubrique littéraire d’aujourd’hui, mais, voulez-vous que je vous dise ? C’est trop tard.

 

Vendredi prochain : Le rire, de Bergson.

PS : je signale, à tout hasard et pour être allé faire un tour sur le site web de cette commune, que Plouhinec propose une formation à la lutte contre les taupes au printemps 2013.

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